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Presentation HiSoPo

publié le , mis à jour le

HiSoPo Histoire sociale des idées politiques en perspectives. Méthodes, terrains, pratiques.

Responsables scientifiques : Thibaut Rioufreyt, Arnault Skornicki
https://hisopo.hypotheses.org/

La science politique française a longtemps accordé une place centrale aux idées : non seulement elle comptait l’histoire des idées politiques comme l’une de ses plus nobles composantes, mais plus généralement elle tendait à privilégier l’étude des faits politiques par les idées et les idéologies. Aujourd’hui, force est d’admettre que ce constat n’est plus valable. Face aux approches privilégiant l’explication de la réalité politique par les « idées », de nombreux travaux se sont attachés à l’étude des pratiques et des propriétés sociales des acteurs (dirigeants et militants de parti, de syndicats ou d’associations, sympathisants, électeurs, intellectuels, journalistes…) et ont privilégié l’analyse des logiques organisationnelles, des relations entre les groupes et leur environnement social, des ressorts individuels et collectifs de l’engagement ou encore des répertoires d’action. Ce tournant sociologique de la science politique s’est opéré notamment en rupture avec l’histoire classique des idées politiques, tenue pour une sous-discipline enfermée dans un corpus canonique de « grands » auteurs (de Platon à Rawls), et dans l’étude de grandes idéologies largement déconnectée de leurs conditions de production et de circulation ; sous-discipline qui s’est, de surcroît, longtemps tenue à l’écart des innovations étrangères (Cambridge School, sémantique historique…).

Cependant, plus récemment, une série de travaux ont tenté de réinvestir le terrain des idées avec les instruments des sciences sociales et politiques, pour une bonne part sous la bannière de « l’histoire sociale des idées politiques ». Le syntagme, à défaut d’être encore tout à fait un programme, a le mérite de lever l’opposition entre sciences sociales et histoire des idées, et de prendre aux sérieux les idées sans souscrire à l’idéalisme. L’histoire sociale des idées politiques, en effet, ne constitue pas un sous-domaine de l’histoire, ou de l’histoire des idées, ou de la science politique, ni même un objet ou un terrain spécifique : mais bel et bien une perspective transversale sur la place et le rôle des idées, représentations, concepts, images, théories, lieux communs, slogans, formules, etc., en politique. Des efforts ont été entrepris depuis quelques années pour établir des contacts et engager des collaborations au-delà des frontières nationales et disciplinaires et ainsi faire dialoguer les chercheurs travaillant sur les idées politiques, entre autres exemples : un séminaire du CSU intitulé « Comment étudier les idées ? » (2005-2007), une Section thématique du Congrès 2009 de l’AFSP Que faire des idées en Science Politique ? ; un numéro de la Revue d’Histoire moderne et contemporaine (2012, 59-4 bis) intitulé « Regards sur l’histoire intellectuelle » ; un colloque international qui s’est tenu au Cevipof en janvier 2015 (« Pour une histoire sociale des idées politiques ») ; la relance d’une chronique bibliographique de Théorie Politique dans la Revue française de science politique depuis 2014 ; la parution récente d’un volume de la collection « Repères » intitulé La nouvelle histoire des idées politiques. Le groupe HiSoPo serait ainsi l’occasion de fédérer ces initiatives et ces réseaux afin de constituer un véritable groupe de recherche et de permettre à terme l’émergence d’un champ d’étude qui mériterait d’avoir une place dans la science politique française, d’autant qu’un tel projet est d’abord défendu en France.

HiSoPo constitue un groupe de projet transversal à trois égards. D’abord, comme le montre le réseau de chercheurs engagés dans le groupe, HiSoPo est résolument transdisciplinaire. L’histoire politique et culturelle, les sciences studies, la sociologie, la philosophie politique, l’épistémologie, la science politique sont autant de disciplines à la croisée desquelles se situe l’HSIP. Ensuite, le groupe de projet se veut transversal par les thèmes et les objets abordés. La circulation transnationale des biens culturels, la production doctrinale et programmatique dans les partis politiques, les syndicats ou les groupes militants, les appropriations ordinaires de la science, l’engagement des intellectuels, l’apparition et le développement de l’expertise sont autant d’objets et de thématiques dont l’étude est trop souvent segmentée et entre lesquels le groupe de projet pourrait établir des passerelles. Enfin, HiSoPo constitue un groupe de recherche véritablement transnational. Il s’agira à la fois de poursuivre l’importation de travaux étrangers et de les interroger depuis les ressources, enjeux et problématiques constitutifs de l’espace académique français, ou davantage développés dans celui-ci : histoire sociale, sociologie des intellectuels, sociologie politique, théorie politique et, bien sûr, les différents travaux qui se réclament de l’histoire sociale des idées politiques (notamment dans la filiation de Pierre Bourdieu). Les Groupes de Projet AFSP offrent en effet un cadre favorable pour inviter des chercheurs et chercheuses étrangers à participer à nos activités.

Trois grands axes seront privilégiés.

  • Axe 1 : Savoirs et intellectuels en politique

Les hommes et les femmes sont tous des intellectuels, mais tous les hommes et les femmes n’occupent pas la fonction d’intellectuels, rappelait Gramsci. Chercheurs, universitaires, clercs, juristes, avocats, experts publics et privés, journalistes, philosophes, sociologues, politistes, psychologues, artistes, essayistes, pamphlétaires, économistes etc. sont par métier et parfois par vocation dévoués à la production d’idées de différents ordres : théories normatives ou théories pures (du droit ou de l’économie), sciences humaines et sociales, sciences de gouvernement, conseils, discours et rapports, slogans, essais et pamphlets, programmes et professions de foi, images, etc. La position qu’occupe l’espace intellectuel dans l’histoire des idées politiques n’est pas nécessairement ni toujours dominante ni prééminente, mais spécifique et stratégique. La sociologie des intellectuels, mais aussi l’histoire culturelle, s’intéressent ainsi depuis longtemps à l’étude des modes d’engagement intellectuels jusqu’à en faire l’un de ses objets canoniques : les pouvoirs de la littérature sous l’Ancien Régime (Ch. Jouhaud, A. Viala), la diffusion des Lumières (R. Chartier, R. Darnton), les intellectuels dreyfusards (C. Charle), les écrivains (G. Sapiro) ou les philosophes (F. Fédérini) qui s’engagent dans le débat ou l’action politique ; mais aussi intellectuels organiques, à l’instar des intellectuels communistes (F. Matonti) ou des intellectuels syndicaux (N. Defaud). La science politique a également développé de nombreux travaux sur les sciences de gouvernement, dans la filiation de Michel Foucault et de la socio-histoire. L’objectif de cet axe n’est pas de reconduire purement et simplement l’une ou l’autre, mais de poursuivre leur intégration mutuelle dans un programme d’histoire des idées politiques, en ne séparant pas études des producteurs et des produits, histoires des savants et des savoirs.

  • Axe 2 : Constellations idéologiques

Avec le déclin du marxisme, le concept d’idéologie a été longtemps démonétisé sous l’effet d’attaques venues de la philosophie (M. Foucault, G. Deleuze) ou de la sociologie des œuvres culturelles. Accusé d’opérer un « court-circuit réducteur » (P. Bourdieu), le concept réduirait l’analyse des idées à leurs conditions les plus générales de production, et tendrait à occulter les espaces spécifiques de leur genèse et de leur circulation, à négliger les supports matériels où s’objectivent les idées. Pour autant, on observe un certain regain d’intérêt pour le concept d’idéologie, observable dans la pérennité de son usage même chez certains de ses critiques, comme la célèbre étude de P. Bourdieu et L. Boltanski sur « l’idéologie dominante », mais aussi, plus récemment, G. Mauger ; ou encore les études sur la « doxa » (L. Pinto), sur les « idées reçues (R. Boudon), mais aussi la réhabilitation d’une certaine tradition intellectuelle marxiste (A. Gramsci, K. Mannheim, N. Poulantzas, P. Anderson, Stuart Hall), etc. Délivré de ses usages les plus rigides sensible dans l’abus du suffixe « ismes » (libéralisme, fascisme, marxisme, conservatisme etc.), le concept d’idéologie rejoint ainsi la question, somme toute classique en sociologie de la connaissance, des représentations collectives. Cependant, il s’agit désormais moins de parler d’idéologies en général que de localiser précisément leurs espaces de production, leurs circuits sociaux et internationaux, la pluralité des groupes et acteurs porteurs d’idées (éditeurs, libraires, militants, universitaires, lecteurs, experts, simples citoyens…).

  • Axe 3 : Questions de méthode

Si l’étude des idées politiques a été délaissée, ce n’est pas seulement en raison d’un déplacement de paradigme théorique, mais aussi faute d’un espace de débats en France propice à un renouvellement méthodologique, en dépit de travaux qui convergent vers une réactualisation scientifique du genre. Cet axe entend fédérer ces d’efforts et poursuivre ainsi deux objectifs.
D’une part, poursuivre l’importation et la discussion de travaux méthodologiques étrangers : en particulier le contextualisme de Quentin Skinner et la Cambridge School, la sémantique historique allemande, ou la social history of political theories néo-marxiste de Neal et Ellen Meiksins Wood. D’autre part, poursuivre l’intégration en histoire des idées politiques de toute une série de méthodes et de techniques d’investigations susceptibles de renouveler considérablement les outils à la disposition du chercheur : en histoire (de l’étude des textes à l’histoire sociale des groupes, en passant par la micro-histoire), en sociologie (observations ethnographiques, prosopographie, analyse de réseaux appliqué aux citations et aux références, etc.), en analyse de discours (lexicométrie, analyse statistique textuelle par dictionnaires préconstitués, codage de données CAQDAS, etc.), etc. On se propose dans ce but faire participer des historiens, des sociologues, des politistes mais aussi des philosophes intéressés par ces discussions de méthode et le dialogue avec les sciences sociales.